{"id":1158,"date":"2012-04-25T14:41:28","date_gmt":"2012-04-25T12:41:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.driczone.net\/blog\/?p=1158"},"modified":"2012-04-25T14:47:34","modified_gmt":"2012-04-25T12:47:34","slug":"une-histoire-de-courant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/une-histoire-de-courant","title":{"rendered":"Une histoire de courant"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00a0Pr\u00e9-note : Cette note est la plus longue que j&rsquo;ai jamais faite, quasiment 4600 mots. C&rsquo;est une fiction \u00e9videmment, et pas une tr\u00e8s marrante en plus. De ce fait, point de photo de jeune femme courtement v\u00eatue cette fois-ci. Bonne lecture&#8230;<\/em><\/p>\n<p>Amandine \u00e9tait bien emb\u00eat\u00e9e. Cette jeune brune de 28 ans travaillait \u00e0 l&rsquo;accueil client\u00e8le au sein d&rsquo;ERDF. Le fonctionnement d&rsquo;ERDF restait un profond myst\u00e8re pour elle, vu que lors de sa formation aucun responsable ne s&rsquo;\u00e9tait risqu\u00e9 \u00e0 lui d\u00e9crire le fonctionnement de l&rsquo;entreprise. Elle avait cru comprendre que c&rsquo;\u00e9tait un reliquat de l&rsquo;ancien monopole EDF-GDF, et que du coup lorsqu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er ERDF, on y avait fourr\u00e9 p\u00e8le-m\u00eale des trucs d&rsquo;EDF et de GDF en priant tr\u00e8s fort pour que \u00e7a ne foire pas.<\/p>\n<p>Amandine venait d&rsquo;avoir un appel d&rsquo;un client qui avait fait sa demande de raccordement d\u00e9but octobre 2011, et l\u00e0 on \u00e9tait en avril 2012 et rien n&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9. Elle alla voir son responsable, M. Defort, qui \u00e9tait un quinquag\u00e9naire mal ras\u00e9, peu aimable et pas tr\u00e8s beau.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Patrick, j&rsquo;ai un souci avec un client : ils vont emm\u00e9nager \u00e0 la fin du mois et ils n&rsquo;ont toujours pas \u00e9t\u00e9 raccord\u00e9s.<\/p>\n<p>&#8211; Ils ont fait leur demande quand ?<\/p>\n<p>&#8211; En octobre de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; Et ils croient peut-\u00eatre qu&rsquo;il suffit de claquer des doigts pour leur amener l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 ?!<\/p>\n<p>&#8211; 6 mois, \u00e7a fait long quand m\u00eame non ?<\/p>\n<p>&#8211; Ah ma petite, tu n&rsquo;es pas avec nous depuis tr\u00e8s longtemps, sans quoi \u00e7a ne t&rsquo;\u00e9tonnerait pas.<\/p>\n<p>&#8211; Mais alors je fais quoi ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Patrick Defort soupira, exhalant une haleine alcoolis\u00e9e alors qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait que 10h du matin. Une carri\u00e8re toute enti\u00e8re pass\u00e9e chez EDF puis au sein d&rsquo;ERDF avait achev\u00e9 de ruiner cet homme, qui \u00e9tait \u00e0 55 ans aussi en forme qu&rsquo;un vieux bonhomme de 70 ans, avec des art\u00e8re bouch\u00e9es, un foie en piteux \u00e9tat, un c\u0153ur fragile et des poumons encrass\u00e9s. Sa femme \u00e9tait partie depuis longtemps, et ses enfants pr\u00e9f\u00e9raient dire qu&rsquo;il \u00e9tait mort quand on leur posait une question sur leur p\u00e8re.<\/p>\n<p>Amandine lui expliqua tout le dossier, et elle vit son responsable se ratatiner dans son si\u00e8ge au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;elle exposait le cas des clients qui avaient appel\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; On va devoir faire appel au N\u00e9gociateur&#8230;\u00a0\u00bb, dit-il avec un frisson dans la voix.<\/p>\n<p>Amandine ne savait pas qui \u00e9tait ce N\u00e9gociateur, et elle pr\u00e9f\u00e9ra s&rsquo;abstenir de demander pourquoi on avait besoin d&rsquo;une telle fonction au sein de cette entreprise. Patrick Defort lui demanda de le suivre, et ils se rendirent au 5\u00e8 via un ascenseur qui semblait ne desservir que cet \u00e9tage.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tage \u00e9tait quasiment vide, \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;une grande pi\u00e8ce qui \u00e9tait ferm\u00e9e par une lourde porte blind\u00e9e. Une cam\u00e9ra et un interphone \u00e9tait les seuls autres \u00e9l\u00e9ments notables. M. Defort s&rsquo;approcha de l&rsquo;interphone :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Monsieur, j&rsquo;ai besoin de vos services.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une voix semblant venue de nulle part r\u00e9sonna dans le grand hall vide :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Es-tu pr\u00eat \u00e0 payer le prix de ces services ?<\/p>\n<p>&#8211; Bien s\u00fbr, je connais les r\u00e8gles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Patrick Defort transpirait \u00e0 grosses gouttes \u00e0 pr\u00e9sent, une sueur froide et aigre lui coulait dans le dos. Amandine avait l&rsquo;impression de se retrouver dans un film tellement l&rsquo;ambiance \u00e9tait surr\u00e9aliste.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Que veux-tu alors ? \u00ab\u00a0, tonna la voix.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Je dois entrer en contact avec un Technicien.<\/p>\n<p>&#8211; Mmmm, j&rsquo;esp\u00e8re que ton offrande sera \u00e0 la hauteur, ce que tu demandes est tr\u00e8s compliqu\u00e9 \u00e0 obtenir&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La porte blind\u00e9e s&rsquo;ouvrit dans un chuintement, et les deux employ\u00e9s entr\u00e8rent dans la pi\u00e8ce. Richement d\u00e9cor\u00e9, le bureau dans lequel ils se trouvaient \u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9gageait une aura aussi majestueuse qu&rsquo;angoissante. Amandine se dit que si le diable venait sur Terre, il choisirait sans doute ce lieu pour recevoir. L&rsquo;homme qui se tenait derri\u00e8re le bureau \u00e9tait incroyablement quelconque en regard de son nom et de la splendeur de la pi\u00e8ce. A vrai dire, Amandine aurait \u00e9t\u00e9 bien incapable de le d\u00e9crire. Elle avait beau fixer son attention sur lui, elle oubliait \u00e0 quoi il ressemblait d\u00e8s qu&rsquo;elle clignait des yeux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Dis m&rsquo;en plus\u00a0\u00bb, dit l&rsquo;homme en s&rsquo;adressant \u00e0 M. Defort comme si Amandine n&rsquo;existait pas.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; D&rsquo;apr\u00e8s le dossier, nous devons contacter un des techniciens de Bourges, dans le Cher, afin qu&rsquo;il envoie une autorisation d&rsquo;intervenir sous tension \u00e0 un de nos sous-traitants. \u00c7a aurait d\u00fb \u00eatre fait depuis longt&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Ne prononce pas ce genre de jugement ici !\u00a0\u00bb, le coupa l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;influence des Techniciens est telle que je ne puis garantir la confidentialit\u00e9 d&rsquo;une conversation m\u00eame dans cette pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>&#8211; Je vous prie de m&rsquo;excuser\u00a0\u00bb, bafouilla M. defort.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pouvez-vous nous mettre en relation avec un de ces Techniciens ?<\/p>\n<p>&#8211; Je vais voir ce que je peux faire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;homme \u00e9trange prit son t\u00e9l\u00e9phone et passa plusieurs appels. Amandine et son responsable attendaient, ne sachant trop quoi faire. La jeune femme voulait poser mille questions \u00e0 son sup\u00e9rieur, mais celui-ci l&rsquo;implorait du regard d\u00e8s qu&rsquo;elle faisait mine d&rsquo;ouvrir la bouche. Elle ne savait pas ce qui se tramait ici, mais il \u00e9tait clair que Patrick Defort avait une trouille bleue de l&rsquo;homme qui t\u00e9l\u00e9phonait sans sembler leur pr\u00eater la moindre attention.<\/p>\n<p>Au bout de ce qui sembla \u00eatre une \u00e9ternit\u00e9, le N\u00e9gociateur raccrocha. Il semblait satisfait. Il fit craquer ses doigts, se passa la main dans les cheveux (mais avait-il des cheveux ? Amandine \u00e9tait incapable de s&rsquo;en rappeler alors qu&rsquo;elle avait l&rsquo;homme en face d&rsquo;elle) et s&rsquo;adressa \u00e0 M. Defort :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; J&rsquo;ai un cr\u00e9neau avec un des Techniciens, un certain Rodolphe. Dix minutes seulement. Vous devrez faire tout ce qu&rsquo;il vous dit, m\u00eame si \u00e7a implique une pratique sexuelle r\u00e9pugnante ou le don d&rsquo;un de vos organes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine se retint de rire devant l&rsquo;absurdit\u00e9 de ce qu&rsquo;elle entendait. Son sup\u00e9rieur semblait prendre tout \u00e7a tr\u00e8s au s\u00e9rieux. En fait, il \u00e9tait tellement livide que l&rsquo;envie de rire passa d&rsquo;un coup. La bouche de la jeune femme \u00e9tait s\u00e8che et elle d\u00e9glutit avec peine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Comment \u00e7a se passe ensuite ? Nous devons aller le voir \u00e0 Bourges ?\u00a0\u00bb, demanda M. Defort.<\/p>\n<p>&#8211; En effet. Vous devriez y aller maintenant d&rsquo;ailleurs, je doute que le Technicien soit tr\u00e8s patient.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La conseill\u00e8re et son responsable bredouill\u00e8rent un au revoir et allaient sortir lorsque le N\u00e9gociateur les interrompit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Un instant ! Vous saviez en entrant ici que mon aide ne serait pas gratuite&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Lorsque son sup\u00e9rieur regarda Amandine, elle comprit ce qu&rsquo;il avait en t\u00eate : c&rsquo;\u00e9tait elle qui allait servir de compensation pour les services du N\u00e9gociateur. Incapable de r\u00e9agir, elle ne bougea m\u00eame pas lorsque M. Defort lui mit la main sur l&rsquo;\u00e9paule. Le N\u00e9gociateur sembla enfin s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 sa pr\u00e9sence, et elle faillit crier lorsqu&rsquo;il planta son regard per\u00e7ant dans le sien. L&rsquo;homme eut un petit sourire, puis il s&rsquo;adressa \u00e0 Patrick Defort :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Non, pas elle&#8230; Vous !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Patrick Defort regarda Amandine, eut un haussement d&rsquo;\u00e9paules r\u00e9sign\u00e9 et alla lui ouvrir la porte du bureau.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Je suppose que j&rsquo;ai fait mon temps&#8230; C&rsquo;est peut-\u00eatre mieux comme \u00e7a. Sois prudente ma p&rsquo;tite, il y a des gens bien pires que le N\u00e9gociateur dans cette Bo\u00eete.<\/p>\n<p>&#8211; Mais, Patrick&#8230;\u00a0\u00bb commen\u00e7a Amandine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Tire-toi d&rsquo;ici maintenant. Tu vas devoir continuer seule.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il la poussa hors du bureau. Alors qu&rsquo;elle se retournait, elle eut le temps de voir dans les yeux de son responsable de la frayeur, alors que son visage exprimait juste une immense lassitude. Il claqua la lourde porte et Amandine se retrouva seule dans le grand hall.<\/p>\n<p>Elle reprit l&rsquo;ascenseur, qui la ramena \u00e0 son \u00e9tage. \u00a0L&rsquo;accueil client\u00e8le fonctionnait jour et nuit, et le bruit incessant des conversations t\u00e9l\u00e9phoniques ressemblait \u00e0 une sorte de chuchotement monstrueux. Personne ne fit attention \u00e0 elle, mais la plupart des gens qui venaient travailler dans ce service ne venaient pas pour nouer des relations humaines. Le travail \u00e9tait mentalement \u00e9puisant, peu gratifiant, et la pression des sup\u00e9rieurs \u00e9tait constante.<\/p>\n<p>Apercevant un responsable qui venait de finir d&rsquo;engueuler un de ses collaborateurs, elle se planta devant lui :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Bonjour Monsieur. D\u00e9sol\u00e9e de vous d\u00e9ranger, mais M. Defort m&rsquo;a confi\u00e9 une mission et je ne sais pas \u00e0 qui m&rsquo;adresser&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Defort, ce sac \u00e0 vin ? Toujours pas mort, ce d\u00e9bris ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine pensa que ce serait peut-\u00eatre le cas dans un avenir proche, mais elle pr\u00e9f\u00e9ra ne pas s&rsquo;en pr\u00e9occuper pour l&rsquo;instant. Elle exposa la situation en prenant bien garde de ne rien r\u00e9v\u00e9ler quoi que ce soit qui lui sembla \u00e9trange. Elle ne savait pas si l&rsquo;homme qu&rsquo;elle avait en face d&rsquo;elle \u00e9tait au courant de ce qui se passait hors de ce service, et elle ne voulait pas passer pour une d\u00e9traqu\u00e9e. Elle-m\u00eame ne savait plus trop si ce qu&rsquo;elle avait vu \u00e9tait vraiment r\u00e9el. Le responsable eut un soupir agac\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Votre sup\u00e9rieur aurait tout de m\u00eame pu vous donner la marche \u00e0 suivre ! Passez donc au service Garage, ils vous pr\u00eaterons \u00a0un v\u00e9hicule pour vous rendre \u00e0&#8230; Bourges, c&rsquo;est \u00e7a ?<\/p>\n<p>&#8211; Merci Monsieur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine tourna les talons. Elle ne savait pas o\u00f9 \u00e9tait le service des chauffeurs, mais elle pr\u00e9f\u00e9rait demander \u00e0 l&rsquo;Accueil. Elle entra donc dans l&rsquo;ascenseur qu&rsquo;elle prenait cinq jours par semaine depuis maintenant 3 mois et appuya sur le bouton du rez-de-chauss\u00e9e.<\/p>\n<p>Alors que les portes se fermaient, un homme s&rsquo;engouffra dans l&rsquo;ouverture. L&rsquo;homme eut un sourire qui se voulait amical mais qui semblait plut\u00f4t carnassier.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; J&rsquo;ai bien failli me faire avoir par les portes ! vous saviez que dans certains b\u00e2timents, les portes ont des lames coupantes ? Si vous essayez de passer lors de la fermeture, vous perdez une jambe !<\/p>\n<p>&#8211; Vraiment ?\u00a0\u00bb, demanda \u00a0Amandine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Non bien s\u00fbr, je plaisante.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pourtant Amandine se dit que \u00e7a serait plut\u00f4t plausible en regard de ce qu&rsquo;elle avait vu au 5\u00e8 \u00e9tage. En regardant l&rsquo;homme plus attentivement, elle remarqua tout \u00e0 coup qu&rsquo;il \u00e9tait habill\u00e9 comme un gangster au temps d&rsquo;Al Capone. Une caricature de maffieux des ann\u00e9es 30, il ne lui manquait que la sulfateuse. L&rsquo;homme semblait aimable, mais la jeune femme n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 l&rsquo;aise. Il faut dire que coinc\u00e9e avec un type sorti tout droit d&rsquo;un film de gangsters dans un ascenseur qui semblait mettre un temps infini \u00e0 descendre, \u00e7a avait de quoi vous inqui\u00e9ter un minimum.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;ascenseur s&rsquo;arr\u00eata enfin, la porte s&rsquo;ouvrit. Amandine sortit rapidement en bredouillant un au revoir, quand l&rsquo;homme l&rsquo;interpella :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; H\u00e9, attendez Mademoiselle !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine se retourna et vit que l&rsquo;homme avait \u00e0 pr\u00e9sent un revolver \u00e0 la main, qui \u00e9tait dirig\u00e9 vers elle. Elle releva les yeux vers le visage de l&rsquo;homme, qui souriait jusqu&rsquo;aux deux oreilles. Elle eut le temps de remarquer une tache de lumi\u00e8re rouge sur le front de l&rsquo;homme. Un instant plus tard, la tache s&rsquo;\u00e9tait transform\u00e9e en trou b\u00e9ant et la cervelle du gangster retapissait tout l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;ascenseur. L&rsquo;homme s&rsquo;\u00e9croula sans cesser de sourire.<\/p>\n<p>La jeune femme voulut crier, mais aucun son ne sortit. Elle voulu s&rsquo;enfuir le plus loin \u00a0possible de ce cadavre au sourire d\u00e9moniaque, mais ses jambes \u00e9taient trop faibles. Finalement elle s&rsquo;\u00e9vanouit.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;elle reprit ses esprits, une petite femme sans \u00e2ge \u00e9tait pench\u00e9e au dessus d&rsquo;elle. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re personne aujourd&rsquo;hui qui semblait rassurante. Oui, on se sentait imm\u00e9diatement en confiance avec elle. Amandine voulut parler, mais la femme l&rsquo;interrompit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Chht, prenez votre temps. Vous \u00eates en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent. Voil\u00e0, respirez calmement&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Mais, que&#8230; qui \u00e9tait cet homme ?<\/p>\n<p>&#8211; Ma ch\u00e8re petite, quand on remue la merde il ne faut pas s&rsquo;\u00e9tonner d&rsquo;\u00eatre \u00e9clabouss\u00e9e !<\/p>\n<p>&#8211; Mais je n&rsquo;ai rien fait qui&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; S&rsquo;int\u00e9resser aux Techniciens n&rsquo;est jamais sans cons\u00e9quences. Ces gens-l\u00e0 n&rsquo;ont aucune limite. \u00c9coutez, je vous propose un march\u00e9. Vous restez assise encore un moment et je vous explique ce qui s&rsquo;est pass\u00e9. D&rsquo;accord ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine hocha la t\u00eate. Elle avait l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre encore une petite fille, lorsqu&rsquo;elle allait rendre visite \u00e0 sa grand&rsquo; m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Vous avez eu affaire au Service Qualit\u00e9, qui ne sont pas tr\u00e8s efficaces dans le domaine qui est cens\u00e9 \u00eatre le leur, comme vous avez pu le constater. En revanche ils excellent dans la r\u00e9solution d&rsquo;incidents. Voil\u00e0 comment \u00e7a fonctionne : les Techniciens, ainsi que les autres services qui font appel \u00e0 eux font une fiche d&rsquo;\u00e9v\u00e8nement ind\u00e9sirable lorsqu&rsquo;un probl\u00e8me interne survient. Ensuite un des membres du Service Qualit\u00e9 intervient pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me. En g\u00e9n\u00e9ral, ils se contentent d&rsquo;assassiner la personne qui est \u00e0 l&rsquo;origine du souci.<\/p>\n<p>&#8211; Mais comment peut-on laisser faire \u00e7a ? Un mort, \u00e7a se remarque !\u00a0\u00bb, r\u00e9torqua Amandine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Ce qui se passe \u00e0 ERDF reste \u00e0 ERDF ma petite. Pourquoi croyez-vous que tout est si bien cloisonn\u00e9 ici ? Votre service ayant un \u00a0\u00ab\u00a0turnover\u00a0\u00bb important comme on dit, il est isol\u00e9 du reste de l&rsquo;Entreprise. Vous \u00eates pass\u00e9e de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, ma petite \u00ab\u00a0Alice\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&#8211; Mais qui a tu\u00e9 cet homme ? Ne devrait-on pas pr\u00e9venir&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; La police ? Pourquoi faire ? Quelle importance ? Cet Al Capone de pacotille allait vous tuer. Savourez juste le fait d&rsquo;\u00eatre encore en vie !<\/p>\n<p>&#8211; Je dois&#8230; Mais attendez ! Comment vous savez que je m&rsquo;int\u00e9resse aux Techniciens ?!<\/p>\n<p>&#8211; Je suis au courant de beaucoup de choses. Je suppose que c&rsquo;est ma fonction qui veut \u00e7a&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Quelle fonction ?<\/p>\n<p>&#8211; Le m\u00e9nage ma petite, le m\u00e9nage. Nous sommes une caste d&rsquo;intouchables, personne ne fait attention \u00e0 nous, personne ne nous emb\u00eate. Mais \u00e7a nous permet d&rsquo;entendre et de voir tout ce qui se passe. Aviez-vous d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9 l&rsquo;un ou l&rsquo;une d&rsquo;entre nous ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine r\u00e9fl\u00e9chit, mais elle dut bien admettre qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais vu personne faire le m\u00e9nage, alors m\u00eame que sa poubelle \u00e9tait vid\u00e9e plusieurs fois par jour et que les sols \u00e9taient impeccables.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; C&rsquo;est exactement ce que je vous disais, personne ne fait attention \u00e0 nous. Mais nous devons notre tranquillit\u00e9 essentiellement au fait que si nous avons des oreilles grandes ouvertes, nous avons surtout des bouches bien ferm\u00e9es. Si nous commencions \u00e0 parler de ce qui se passe ici, nous ne ferions pas long feu, croyez-moi !<\/p>\n<p>&#8211; Et bien, merci de vous \u00eatre occup\u00e9e de moi. Je dois me rendre au service Garage pour emprunter un v\u00e9hicule, vous sauriez m&rsquo;indiquer le chemin ?<\/p>\n<p>&#8211; Je vous d\u00e9conseille d&rsquo;aller aux Garages en ce moment. Ils sont assez \u00e9nerv\u00e9s suite aux restrictions budg\u00e9taires dont ils ont fait l&rsquo;objet en d\u00e9but d&rsquo;ann\u00e9e.<\/p>\n<p>&#8211; Ils ne peuvent plus pr\u00eater de v\u00e9hicules ?<\/p>\n<p>&#8211; Oh si, ils en ont plein de v\u00e9hicules ! Simplement personne ne se risque \u00e0 aller en emprunter. Ces gars-l\u00e0 sont de vrais sauvages !<\/p>\n<p>&#8211; A ce point-l\u00e0 ?<\/p>\n<p>&#8211; Ma ch\u00e8re, ils adorent deux choses : ils vouent un v\u00e9ritable culte \u00e0 la m\u00e9canique. ils ont \u00e9lev\u00e9 un esp\u00e8ce de monolithe fait de pi\u00e8ces de voitures, et ils passent leur temps \u00e0 l&rsquo;implorer.<\/p>\n<p>&#8211; Et la deuxi\u00e8me chose ?<\/p>\n<p>&#8211; La chair humaine. Les Garagistes sont cannibales.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine resta incr\u00e9dule. La petite femme semblait tr\u00e8s s\u00e9rieuse, et c&rsquo;\u00e9tait la personne la plus sens\u00e9e qu&rsquo;elle avait crois\u00e9 aujourd&rsquo;hui. Devant son air perdu, la femme eut un petit rire amical :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Ne vous inqui\u00e9tez pas, je vais vous pr\u00eater un de nos v\u00e9hicules de service. J&rsquo;esp\u00e8re que vous n&rsquo;\u00eates pas trop sensible aux parfums des produits d&rsquo;entretien, \u00e7a sent assez fort l\u00e0-dedans pour masquer l&rsquo;odeur d&rsquo;un mort !<\/p>\n<p>&#8211; Comme celui de l&rsquo;ascenseur ?<\/p>\n<p>&#8211; Ne vous en faites pas, nous savons g\u00e9rer ce genre de situation. Partez maintenant, et bonne chance. Vous en aurez besoin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La femme lui tendit un trousseau de cl\u00e9s et lui indiqua o\u00f9 \u00e9tait gar\u00e9 la voiture. Alors qu&rsquo;Amandine partait, la femme de m\u00e9nage lui tendit le revolver du gangster des ann\u00e9es 30. La jeune femme n&rsquo;avait jamais touch\u00e9 \u00e0 une arme de sa vie, mais elle sentait qu&rsquo;elle serait peut-\u00eatre amen\u00e9e \u00e0 s&rsquo;en servir. Elle la prit et la planqua dans sa veste. Le poids de l&rsquo;arme la g\u00eanait un peu, mais \u00e7a avait un c\u00f4t\u00e9 rassurant.<\/p>\n<p>Le trajet se fit sans encombres. Amandine n&rsquo;en revenait pas de ce qu&rsquo;elle \u00e9tait en train de vivre. Elle n&rsquo;avait envisag\u00e9 qu&rsquo;un bref instant d&rsquo;aller tout raconter \u00e0 la police. Qui la croirait ? Elle pensa aussi \u00e0 tout laisser tomber et \u00e0 rentrer chez elle, passer un coup de fil \u00e0 la DRH et d\u00e9missionner. Mais elle \u00e9tait trop impliqu\u00e9e, ils ne la laisseraient certainement pas filer comme \u00e7a. De plus, quelque chose la poussait \u00e0 finir cette mission. Elle se rem\u00e9mora une exp\u00e9rience qui \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, dans laquelle des candidats \u00a0soumis \u00e0 la pression du pr\u00e9sentateur d&rsquo;un jeu fictif \u00a0finissaient par torturer une personne \u00e0 coups de chocs \u00e9lectriques. C&rsquo;\u00e9tait ce qui \u00e9tait en train de lui arriver, elle ne parvenait plus \u00e0 prendre du recul.<\/p>\n<p>Elle arriva \u00e0 Bourges en fin d&rsquo;apr\u00e8s midi. Il faisait gris et anormalement froid en cette p\u00e9riode d&rsquo;avril. Le GPS int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utilitaire lui indiqua o\u00f9 se situaient les locaux d&rsquo;ERDF. La pr\u00e9sence de l&rsquo;appareil de guidage \u00e9tait plut\u00f4t \u00e9trange dans ce vieux v\u00e9hicule, mais il faisait parfaitement l&rsquo;affaire d&rsquo;Amandine.<\/p>\n<p>Elle se gara dans la cour d&rsquo;ERDF, entour\u00e9e de b\u00e2timents bas, gris et plut\u00f4t v\u00e9tustes. La jeune femme se dirigea vers ce qui ressemblait le plus \u00e0 un accueil, mais il \u00e9tait d\u00e9sert. Elle ne disposait que du pr\u00e9nom du Technicien, Rodolphe. S&rsquo;avan\u00e7ant dans le b\u00e2timent, elle finit par appeler \u00e0 voix haute. Un silence pesant lui r\u00e9pondit, seulement coup\u00e9 par les aboiements lointains d&rsquo;un chien dans le voisinage.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Il y a quelqu&rsquo;un ? Je cherche Rodolphe ! \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Alors qu&rsquo;Amandine commen\u00e7ait \u00e0 se dire qu&rsquo;elle avait fait le trajet pour rien, une voix masculine lui r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Par ici, avancez vers le fond !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce \u00e9tait encombr\u00e9e de papiers, de pi\u00e8ces, de c\u00e2bles. Dans un coin tr\u00f4nait un \u00e9norme ordinateur qui semblait dater de la pr\u00e9histoire de l&rsquo;informatique. Amandine se dit que l&rsquo;occupant des lieux devait rarement faire le m\u00e9nage, vu l&rsquo;odeur qui r\u00e9gnait dans le bureau. Probablement un rat crev\u00e9, ou de la nourriture pourrie. Le propri\u00e9taire du bureau \u00e9tait un grand black v\u00eatu d&rsquo;un bleu de travail. Il n&rsquo;avait pas l&rsquo;air particuli\u00e8rement dangereux, mais Amandine avait appris \u00e0 se m\u00e9fier de tout le monde ici.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Qu&rsquo;est-ce que vous voulez ? Comment avez-vous eu mon nom ?\u00a0\u00bb, demanda l&rsquo;homme avec un soup\u00e7on d&rsquo;agressivit\u00e9 dans la voix.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Je&#8230; je suis venue pour une histoire d&rsquo;autorisation de travail sous tension. J&rsquo;ai un client qui attend que vous envoyiez cette autorisation \u00e0 un de nos sous-traitants afin qu&rsquo;il puisse finir de c\u00e2bler jusqu&rsquo;\u00e0 son domicile.<\/p>\n<p>&#8211; Et pourquoi \u00eates-vous venue en personne ?<\/p>\n<p>&#8211; Et bien&#8230; je ne sais pas trop&#8230; mon responsable&#8230; enfin c&rsquo;est compliqu\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Bien. Je vais consulter mes mails, \u00e7a fait deux semaines que je ne l&rsquo;ai pas fait, je suppose que la demande est dedans&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Deux semaines ?! Mais vous travaillez souvent par mail ?<\/p>\n<p>&#8211; Je ne travaille QUE par mails.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine \u00e9tait scandalis\u00e9e. Elle avait failli se faire tuer et son responsable avait disparu seulement parce qu&rsquo;un cr\u00e9tin n&rsquo;ouvrait pas ses mails :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Vous vous foutez de moi ?! Vous avez une vague id\u00e9e de ce que j&rsquo;ai d\u00fb faire pour arriver jusqu&rsquo;ici ?<\/p>\n<p>&#8211; H\u00e9 ho, un ton plus bas ! Vous voulez peut-\u00eatre le faire \u00e0 ma place ? \u00ab\u00a0, demanda l&rsquo;homme avec un \u00e9trange sourire.<\/p>\n<p>Ses dents parfaitement blanches contrastaient avec sa peau, lui faisant un sourire \u00e9clatant. Amandine remarqua qu&rsquo;il portait un collier fait avec des pierres \u00e9tranges, qui ressemblaient \u00e0&#8230; des dents. Il avait des vaisseaux sanguins \u00e9clat\u00e9s dans ses yeux, lui faisant des yeux un peu rouges.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Je&#8230; Non, allez-y.\u00a0\u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Mademoiselle, je vais devoir insister. Ouvrez donc ma messagerie.<\/p>\n<p>&#8211; Mais enfin pourquoi ? Je n&rsquo;ai m\u00eame pas votre mot de passe. Et puis c&rsquo;est votre boulot quand m\u00eame !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le sourire \u00e9clatant s&rsquo;\u00e9largit encore. Il semblait tr\u00e8s satisfait de ce qu&rsquo;Amandine venait de dire.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Mademoiselle, cet ordinateur ne demande pas de mot de passe. Il fonctionne avec&#8230; autre chose.<\/p>\n<p>&#8211; Pardon ? Vous n&rsquo;avez aucune s\u00e9curit\u00e9 sur cet ordi ?<\/p>\n<p>&#8211; Oh mais si ! Et bien plus efficace que tous les mots de passe du monde&#8230; Cette machine demande un sacrifice lorsqu&rsquo;on veut l&rsquo;utiliser.<\/p>\n<p>&#8211; Un quoi ? \u00c7a n&rsquo;a aucun sens !<\/p>\n<p>&#8211; Ce truc r\u00e9clame sa ration de viande ! Vous voulez acc\u00e9der \u00e0 vos documents ? il vous prend un doigt ! Vous voulez envoyer un mail, dites adieux \u00e0 un de vos orteils !<\/p>\n<p>&#8211; Mais c&rsquo;est ridicule, qui pourrait utiliser une telle machine ?!<\/p>\n<p>&#8211; Nous n&rsquo;avons pas le choix. Si j&rsquo;ai bien compris, il y a eu \u00e0 un moment une tentative de prise de pouvoir de toute la Maison par les Techniciens. Je n&rsquo;\u00e9tais pas encore l\u00e0 quand c&rsquo;est arriv\u00e9, et on ne s&rsquo;appelait m\u00eame pas encore ERDF, mais il para\u00eet que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 sanglant. La Direction a finit par l&#8217;emporter, et les Techniciens ont \u00e9t\u00e9&#8230; punis. Le PDG a fait installer ces ordinateurs sp\u00e9cialement con\u00e7us pour nous en nous disant que lorsqu&rsquo;on voulait acc\u00e9der au sommet, il fallait \u00eatre pr\u00eat \u00e0 faire des sacrifices.<\/p>\n<p>&#8211; Mais comment vous faites ? Je veux dire, vous ne pouvez pas vous laisser couper tous les doigts par cet engin !<\/p>\n<p>&#8211; Nous avons fini par trouver une parade. La machine accepte n&rsquo;importe quoi du moment que c&rsquo;est de la viande. Et que c&rsquo;est vivant. Nous lui donnons des chats et des chiens, des rats, parfois des oisillons quand nous en attrapons. J&rsquo;ai vu que vous aviez remarqu\u00e9 mon collier, vous savez d&rsquo;o\u00f9 viennent ces dents \u00e0 pr\u00e9sent&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Mais c&rsquo;est r\u00e9pugnant !<\/p>\n<p>&#8211; Vous trouvez plus choquants que nous donnions des animaux \u00e0 manger \u00e0 cet ordinateur plut\u00f4t qu&rsquo;une part de nous-m\u00eame ? Vous devez \u00eatre du genre \u00e0 regarder les films d&rsquo;action dans lequel des tas de gens meurent sans sourciller, mais \u00e0 ne pas pouvoir supporter qu&rsquo;on vous montre un animal qui souffre dans 30 millions d&rsquo;amis&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine ne r\u00e9pondit pas. Ce type avait raison, elle trouvait plus choquant de voir un animal souffrir qu&rsquo;un humain. Et \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, la plupart des gens pensaient comme elle. Rodolphe ne souriait plus \u00e0 pr\u00e9sent. Il continua :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Bien s\u00fbr, il y a le rite d&rsquo;initiation&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Quel rite ?<\/p>\n<p>&#8211; Lorsqu&rsquo;un nouvel employ\u00e9 est int\u00e9gr\u00e9 au corps des Techniciens, il doit passer l&rsquo;initiation. Il doit sacrifier un de ses doigts \u00e0 l&rsquo;ordinateur.<\/p>\n<p>&#8211; Mais c&rsquo;est horrible ! Et vous l&rsquo;avez fait ?<\/p>\n<p>&#8211; Bien s\u00fbr. Refuser l&rsquo;initiation reviendrait \u00e0 finir comme un chat ou un chien, si vous voyez ce que je veux dire&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Mais vos doigts&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Une proth\u00e8se. Nous sommes parfois en contact avec les clients, ils ne doivent rien savoir. Imaginez que quelqu&rsquo;un remarque qu&rsquo;aucun des Techs d&rsquo;ERDF n&rsquo;a d&rsquo;auriculaire \u00e0 la main gauche ? Ce serait une catastrophe !<\/p>\n<p>&#8211; Bon&#8230; et bien donnez un rat \u00e0 cet ordinateur, qu&rsquo;on en finisse !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette fois le sourire de Rodolphe fut tellement immense qu&rsquo;on aurait cru qu&rsquo;il lui coupait le visage en deux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Vous ne m&rsquo;avez pas compris&#8230; Vous vouliez entrer dans notre univers, vous allez y \u00eatre initi\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Quoi ? Mais&#8230; Non, jamais ! Je ne me ferai pas couper de doigt par cette monstruosit\u00e9 !<\/p>\n<p>&#8211; Pensiez-vous vraiment avoir le choix, mademoiselle ?\u00a0\u00bb, demanda une autre voix derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;Amandine se retourna, plusieurs Techniciens lui barraient le passage. Elle envisagea un instant de sortir son arme, mais elle ne pourrait tous les tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart. Tant pis, elle devait essayer. Elle plongea la main dans sa veste, mais Rodolphe lui attrapa le bras avant qu&rsquo;elle ne puisse atteindre l&rsquo;arme de poing. Avec un ricanement, il prit le pistolet et le jeta sur une pile de paperasse.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Ne vous inqui\u00e9tez pas, ce n&rsquo;est pas aussi douloureux que \u00e7a en a l&rsquo;air&#8230;\u00a0\u00bb, lui dit-il en la for\u00e7ant \u00e0 introduire son petit doigts gauche dans une ouverture sur le c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;ordinateur.<\/p>\n<p>Les autres Techniciens les entouraient, lan\u00e7ant des moqueries et des insultes. Amandine tenta de lutter, essayant de mordre Rodolphe. Celui-ci lui mit une gifle qui la sonna. Elle cessa de se d\u00e9battre et ferma les yeux, priant pour se r\u00e9veiller de ce cauchemar.<\/p>\n<p>La sensation de fraicheur au niveau de son doigt fut rapidement remplac\u00e9e par la douleur. Rouvrant les yeux, elle vit que son auriculaire gauche avait \u00e9t\u00e9 sectionn\u00e9 au niveau de la deuxi\u00e8me phalange. Un technicien lui enroula un pansement autour de ce qui restait du doigt, et lui fit une piq\u00fbre. Alors qu&rsquo;elle sursautait, il lui lan\u00e7a laconiquement :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; C&rsquo;est pour \u00e9viter l&rsquo;infection. \u00c7a \u00e9vitera de devoir couper la main enti\u00e8re plus tard&#8230;\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Rodolphe s&rsquo;assit devant l&rsquo;ordinateur et consulta sa messagerie. Un email du sous-traitant \u00e9tait en effet en attente. Ignorant les nombreux autres messages, il renvoya l&rsquo;autorisation et se tourna vers la jeune femme :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Et voil\u00e0 ! Satisfaite ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amandine ne r\u00e9pondit pas. Les autres Techniciens s&rsquo;en allaient, le spectacle \u00e9tait fini. Rodolphe continuait de consulter ses emails, sans plus lui pr\u00eater d&rsquo;attention.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il releva la t\u00eate, il se trouvait du mauvais c\u00f4t\u00e9 du pistolet. A cette distance, Amandine fut \u00e9clabouss\u00e9e par la cervelle du Technicien lorsqu&rsquo;elle appuya sur la d\u00e9tente.<\/p>\n<p>N&rsquo;attendant pas l&rsquo;arriv\u00e9e des coll\u00e8gues de Rodolphe, elle fit feu sur une grande fen\u00eatre rendue opaque par la crasse et se jeta dehors. Il faisait presque nuit, mais le parking \u00e9tait \u00e9clair\u00e9. Elle rep\u00e9ra l&rsquo;utilitaire de la femme de m\u00e9nage et se rua \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>En deux heures et demi elle \u00e9tait de retour chez elle, en banlieue parisienne.<\/p>\n<h3>\u00c9pilogue :<\/h3>\n<p>L&rsquo;homme en costume \u00e9l\u00e9gant regarda son interlocutrice. Ils se connaissaient depuis longtemps, ils travaillaient souvent ensemble. La plupart du temps sur des dossiers sensibles dont l&rsquo;issue \u00e9tait fatale \u00e0 plusieurs employ\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Annie, vous comprenez que nous devions en arriver l\u00e0. Nous ne les contr\u00f4lions plus, il fallait leur envoyer un avertissement. \u00c7a valait bien ces quatre morts.<\/p>\n<p>&#8211; Mais pourquoi l&rsquo;impliquer elle ? Elle ne savait rien, elle ne m\u00e9ritait pas tout ce qui lui est arriv\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Il ne fallait pas qu&rsquo;ils se doutent que nous tirions les ficelles en coulisse. Personne ne pourra jamais la relier \u00e0 nous.<\/p>\n<p>&#8211; A vous peut-\u00eatre, mais s&rsquo;ils veulent vraiment savoir ils remonteront jusqu&rsquo;\u00e0 moi !<\/p>\n<p>&#8211; Vous vous \u00eates tir\u00e9e de situations plus \u00e9pineuses que \u00e7a, ma ch\u00e8re Annie.<\/p>\n<p>&#8211; Je n&rsquo;aime pas ce boulot.<\/p>\n<p>&#8211; Et pourtant vous le faites tellement bien. Si vous n&rsquo;aviez pas eu l&rsquo;id\u00e9e de \u00a0ces ordinateurs en 2004, nous aurions bien plus de soucis avec les Techniciens. Comment \u00e7a vous est venu d&rsquo;ailleurs ?<\/p>\n<p>&#8211; Lorsqu&rsquo;ils ont tent\u00e9 de prendre ce b\u00e2timent, mon mari \u00e9tait en premi\u00e8re ligne. Il l&rsquo;ont d\u00e9membr\u00e9 sous les fen\u00eatres du Comit\u00e9 d&rsquo;Administration pour montrer leur d\u00e9termination. Jean-Michel n&rsquo;\u00e9tait pas un saint, loin de l\u00e0. Mais c&rsquo;\u00e9tait mon mari et je l&rsquo;aimais.<\/p>\n<p>&#8211; Je comprends. \u00c9coutez, prenez un cong\u00e9, allez voir vos petits-enfants, changez-vous les id\u00e9es et revenez-nous en forme !<\/p>\n<p>&#8211; Merci Henri, mais je suis lasse de tous ces complots. Je ne pense pas revenir de ces vacances. Et puis cette petite \u00e9tait touchante. Elle n&rsquo;avait rien \u00e0 faire l\u00e0.<\/p>\n<p>&#8211; Avez-vous lu la presse locale de ce matin ? On y parle d&rsquo;une jeune joggueuse retrouv\u00e9e morte dans un parc. Avec un doigt manquant. L&rsquo;oeuvre d&rsquo;un pervers, probablement&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Si vous voulez parler de celui qui l&rsquo;a manipul\u00e9e, c&rsquo;est ind\u00e9niable. Au revoir Henri.<\/p>\n<p>&#8211; Au revoir Annie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La petite femme de m\u00e9nage sans \u00e2ge se leva et sortit du bureau. Faire le m\u00e9nage pouvait recouvrir plusieurs significations, et Annie excellait dans toutes. Toutefois, se d\u00e9barrasser de cette jeune femme lui avait \u00e9t\u00e9 p\u00e9nible. Elle s&rsquo;\u00e9tait rendue chez elle, avait accept\u00e9 son invitation \u00e0 entrer et son caf\u00e9, l&rsquo;avait \u00e9cout\u00e9 raconter son histoire en sanglotant, elle l&rsquo;avait r\u00e9confort\u00e9 et pris dans ses bras. Puis elle l&rsquo;avait \u00e9touff\u00e9e dans un sac plastique. Dieu merci, on ne lui avait pas demand\u00e9 de faire croire \u00e0 un viol.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme en costume \u00e9l\u00e9gant nomm\u00e9 Henri regarda Annie sortir du bureau. Il se dit qu&rsquo;un jour il faudrait r\u00e9gler le cas de cette femme, avant qu&rsquo;elle ne craque. Mais \u00e9liminer une tueuse aussi talentueuse et rus\u00e9e qu&rsquo;Annie n&rsquo;allait pas \u00eatre une mince affaire. Mais il faudrait le faire pour conserver le secret sur cette entreprise. Apr\u00e8s tout il ne faisait que servir la France et les fran\u00e7ais, en permettant \u00e0 la f\u00e9e \u00e9lectricit\u00e9 de s&rsquo;introduire dans tous les foyers.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;on aime la viande qu&rsquo;on a envie de conna\u00eetre la vache \u00e0 qui elle appartient, dit-on. C&rsquo;\u00e9tait exactement la m\u00eame chose avec l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. Moins les gens \u00e9taient au courant, mieux on pourrait leur en fournir.<\/p>\n<p><em>Post-Note : Tout \u00e7a pour vous dire qu&rsquo;on n&rsquo;a toujours pas d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, \u00e0 cause d&rsquo;une autorisation de travailler sous tension qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e au sous-traitant pourtant mandat\u00e9 par ERDF pour effectuer les travaux. Et derri\u00e8re il va falloir batailler avec EDF pour avoir un rendez-vous de mise en service rapidement. Oh, j&rsquo;ai omis de vous dire que nous emm\u00e9nageons samedi 28 avril, dans trois jours&#8230;<\/em><\/p>\n<p><em>Post-Post-Note : le hasard fait \u00e9trangement les choses, tout vient de se d\u00e9bloquer au moment de mettre en ligne cette note. Nous aurons l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 le 2 mai&#8230;\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Pr\u00e9-note : Cette note est la plus longue que j&rsquo;ai jamais faite, quasiment 4600 mots. C&rsquo;est une fiction \u00e9videmment, et pas une tr\u00e8s marrante en plus. De ce fait, point de photo de jeune femme courtement v\u00eatue cette fois-ci. Bonne lecture&#8230;<\/p>\n<p>Amandine \u00e9tait bien emb\u00eat\u00e9e. Cette jeune brune de 28 ans travaillait \u00e0 l&rsquo;accueil client\u00e8le au sein d&rsquo;ERDF. Le fonctionnement d&rsquo;ERDF restait un profond myst\u00e8re pour elle, vu que lors de sa formation aucun responsable ne s&rsquo;\u00e9tait risqu\u00e9 \u00e0 lui d\u00e9crire <\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/une-histoire-de-courant\" class=\"button secondary small\">Continue Reading<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[5,11,13,14],"tags":[223,25,97,106,118,216,222,156,164,188],"class_list":["post-1158","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-divagations-quelconques","category-nos-amis-les-paranos","category-plaignez-moi","category-regardez-ecoutez-jouez","tag-electricite","tag-etrange","tag-horreur","tag-idee-venue-sur-le-coup","tag-legende","tag-mythe","tag-parano","tag-plaignons-moi","tag-recit","tag-theorie"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/phuYx-iG","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1158","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1158"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1158\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1158"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1158"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.inoffensif.net\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1158"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}